NAKKAMA

Opérateur IA · 25 juin 2026 · 3 min de lecture

Combien pour votre cerveau ?

On externalise dans les IA ce qui devrait rester le dernier espace humain , construire des réponses, imaginer, raisonner. La facture monte. Et pendant ce temps, votre cerveau entraîne les entreprises que vous payez.

Combien pour votre cerveau ?

On a commencé par externaliser la mémoire. Les contacts dans le téléphone, les dates dans le calendrier, les itinéraires dans le GPS. C’était raisonnable. La mémoire est un espace de stockage, autant le déléguer.

Puis on a externalisé le calcul. Les tableurs, les algorithmes de recommandation, les moteurs de recherche. Là encore, on pouvait défendre le choix : le calcul brut n’est pas la pensée.

Maintenant on externalise l’imagination. La construction d’une réponse, la formulation d’un argument, la génération d’une image, l’esquisse d’un plan. Et là, on touche quelque chose d’autre. On touche le dernier espace humain.

Le transfert en cours

Ce n’est pas une métaphore. Chaque fois qu’un professionnel demande à un LLM de rédiger à sa place, de structurer son raisonnement, de proposer des solutions à un problème qu’il n’a pas encore pleinement posé, il transfère une capacité cognitive réelle. Pas un contenu. Une capacité.

Bernard Stiegler avait nommé ce mouvement avec précision : la prolétarisation. Non pas la prolétarisation des corps, celle du XIXe siècle, mais celle du savoir. Le moment où une compétence qui était vôtre, parce que vous la pratiquiez, parce qu’elle vous constituait, passe dans la machine. Et une fois passée, elle s’atrophie en vous. Le savoir-faire du tourneur, c’était autrefois. Le savoir-penser du cadre, c’est maintenant.

Stiegler ne condamnait pas la technique. Il décrivait sa logique. La pharmacologie : tout outil qui soulage une capacité finit par la remplacer. Le GPS n’a pas tué l’orientation, il l’a rendue inutile. Ce qui est inutile ne s’exerce plus. Ce qui ne s’exerce plus disparaît.

La facture comme aveu

Pendant ce temps, les abonnements s’accumulent. Claude Pro. ChatGPT Plus. Gemini Advanced. Midjourney. Perplexity. Les budgets IA des entreprises progressent trimestre après trimestre. Ce sont des dépenses réelles, justifiées, souvent défendues en interne comme des investissements de productivité.

Mais l’argent qui sort est la trace comptable d’un transfert cognitif. Vous ne payez pas seulement pour un service. Vous payez pour continuer à fonctionner sans la capacité que vous avez progressivement cessé d’exercer. C’est la structure exacte d’une dépendance, Mark Fisher aurait reconnu là le réalisme capitaliste dans sa forme la plus nette : l’impossibilité d’imaginer une alternative, même à sa propre dépossession.

Le double renversement

Ici, le paradoxe atteint son point de bascule.

Shoshana Zuboff a montré comment le capitalisme de surveillance transforme l’expérience humaine en matière première. Vous utilisez un service gratuit, vous produisez des données comportementales, ces données sont vendues. Vous êtes le produit. La formule est connue.

Mais ce qui se passe avec les IA génératives est plus radical encore. Vous payez. Et vous produisez quand même la matière première. Chaque prompt, chaque correction, chaque retour implicite sur une réponse, c’est du signal d’entraînement. Votre cerveau entraîne les entreprises que vous payez.

Ce n’est pas une théorie du complot. C’est la mécanique déclarée des systèmes d’apprentissage continu. L’utilisateur améliore le modèle. Le modèle devient meilleur que l’utilisateur. L’utilisateur s’abonne pour accéder à ce qu’il a contribué à construire.

Demain, vous payeriez combien pour votre cerveau ? La question n’est pas rhétorique. Elle est comptable. Si la capacité à raisonner, à imaginer, à construire des arguments complexes devient une prestation externe, comme on loue aujourd’hui un espace de stockage ou une puissance de calcul, quel est son tarif ? Et qui aura les moyens de se le payer ?

Ce qu’on ne peut pas déléguer

Rien dans ce mécanisme n’est fatal. Stiegler ne plaidait pas pour le refus de la technique, il plaidait pour l’individuation, pour le maintien délibéré d’une pratique qui résiste à l’externalisation. L’outil doit rester un tiers, pas un substitut.

La question n’est pas de ne pas utiliser les IA. C’est de savoir précisément ce qu’on leur donne, et ce qu’on choisit de garder. Non par nostalgie, mais par calcul. Parce que ce qu’on cesse d’exercer, on finit par le racheter.

Et le prix monte.

La lettre

Analyses, renversements, hypothèses tenables.

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